Titiama Stéphane SANON est un jeune investi dans la formation et l’accompagnement d’entrepreneurs. Expert certifié dans l’appui aux entreprises à impact social, il est titulaire d’une maitrise en sciences juridiques et politiques et d’un MBA en entrepreneuriat et développement durable. Votre magazine est allé à sa rencontre pour mettre en lumière un pan de l’entrepreneuriat qui semble méconnu, négligé, moins motivant dans notre contexte : l’entrepreneuriat social. De quoi s’agit-il réellement ? En quoi il peut être stimulant lorsqu’on oppose le social au profit financier ? Voici quelques questions que suscite notre sujet qui est décrypté par notre interlocuteur pour vous, chers leaders.
Parlez-nous un peu de votre expérience professionnelle
Depuis près de dix ans, j’accompagne des entrepreneurs, des jeunes et des femmes dans la création et la gestion de leurs projets, le développement de leurs compétences personnelles, entrepreneuriales et managériales. J’ai exercé dans plusieurs structures en tant que chargé d’accompagnement d’entrepreneurs sociaux, chef de projet, coach, et j’occupe aujourd’hui le poste de Business Development Officer dans un projet de développement financé par le Royaume des Pays-Bas au Burkina Faso.

Je garde un attachement particulier pour “La Fabrique”, qui est le premier incubateur d’entreprises sociales en Afrique de l’Ouest, et où j’ai découvert l’entrepreneuriat social et comprendre ses réalités. C’est là que s’est renforcée ma volonté de contribuer à l’émergence et au développement d’entreprises à impact dans mon pays.
“Un entrepreneur social ne peut se satisfaire seul ou rechercher des avantages individuels ou égoïstes particuliers.”
Qu’est-ce que l’entrepreneuriat social et qu’est-ce qui fait sa particularité par rapport à d’autres types d’entrepreneuriat ?
De façon générale, on peut définir l’entrepreneuriat social comme un entrepreneuriat tourné prioritairement vers la résolution de problèmes ou de défis sociaux et/ou environnementaux qui touchent la société contemporaine. Une entreprise sociale est donc prioritairement conçue et développée pour apporter une solution durable à un besoin social ou environnemental identifié. Elle est donc guidée par la volonté manifeste d’impacter positivement et durablement son milieu de vie en contribuant au bien-être des hommes et de l’environnement.
Contrairement au modèle traditionnel d’entreprises tournées prioritairement vers l’accumulation de profits ou richesses, le modèle social vise profondément le changement et le développement de la société et/ou de l’environnement tout en réalisant des bénéfices.
Pouvant opérer dans n’importe quel secteur qui ne comporte pas de risques ni pour l’homme ni pour l’environnement, les entreprises sociales sont généralement innovantes et vous constaterez qu’elles s’attaquent davantage aux questions qui touchent à la dignité humaine, à la sauvegarde de l’humanité, à la santé des communautés, etc. En résumé, faire de l’entrepreneuriat social, c’est concilier de façon durable défis sociétaux et rentabilité économique.
Justement, à voir le qualificatif “social”, peut-on dire qu’il ne permet pas de gains économiques à l’entrepreneur ?
Il y a effectivement un amalgame que plusieurs personnes font quand on parle d’entreprises sociales. Ce qui les distingue des autres, ce n’est pas l’absence de profit, mais la façon dont le profit est utilisé et la raison d’être de l’entreprise.
En effet, pour plusieurs, on crée une entreprise pour gagner de l’argent. Je dirais que c’est juste mais il faut faire une nuance. Ce qui différencie justement un entrepreneur social d’un entrepreneur non social (capitaliste), c’est ce qui le motive au quotidien, ce qu’il recherche au-delà de tout, ce qui constitue sa vocation. Il y a un lien à l’argent qu’il faut observer attentivement chez l’entrepreneur purement ‘’capitaliste’’ et l’entrepreneur social.

Les entrepreneurs sociaux orientent leurs activités vers l’impact social et/ou environnemental. Une entreprise dite sociale a un modèle économique surtout focalisé sur l’impact positif que leurs actions apporteront à court, moyen et long termes. C’est donc un domaine où on se fait de l’argent en aidant, de façon durable et humaine, les autres et le monde.
Il y a donc un véritable équilibre entre impact et recherche de profits. L’entreprise sociale n’est donc ni une association à but non lucratif, ni une fondation, ni une organisation humanitaire, c’est bel et bien une entreprise créée pour rentabiliser.
Est-ce une forme d’entrepreneuriat répandue au Burkina Faso ou ailleurs ? Pourquoi ?
À travers le monde, de nombreux exemples d’entreprises sociales témoignent de la vitalité de ce modèle, notamment aux États-Unis, en Europe ou encore dans plusieurs pays d’Asie. Le modèle porté par la Grameen Bank, fondée par le célèbre économiste et lauréat du prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus, demeure d’ailleurs une référence internationale en matière d’entrepreneuriat social.
S’agissant du Burkina Faso, je n’ai pas encore mené d’étude approfondie permettant d’apporter une réponse entièrement documentée à cette question. Toutefois, il apparaît que de nombreuses initiatives sociales sont principalement soutenues par des associations déclarées à but non lucratif. Cela dit, à la lumière de l’expérience que j’ai acquise, tant durant mon passage en incubateur que dans l’accompagnement d’entrepreneurs à impact, je peux vous assurer que le pays compte un nombre significatif d’entrepreneurs sociaux, même si certains ne se reconnaissent pas encore pleinement dans cette définition.
“Les entrepreneurs sociaux orientent leurs activités vers l’impact social et/ou environnemental.”
Avez-vous des exemples ?
Dans mon parcours, j’ai eu l’occasion de rencontrer plusieurs entrepreneurs dont l’engagement sincère témoignait d’une volonté profonde de contribuer au bien commun, tout en développant des activités économiquement viables. J’ai ainsi découvert de très belles entreprises.
L’une œuvrant à l’intégration humaine et inclusive d’enfants autistes au sein de la société ; une autre engagée dans la lutte durable contre les moustiques et le paludisme en Afrique tropicale ; ou encore une initiative s’attaquant de manière éthique et responsable à la précarité menstruelle, en produisant des protections hygiéniques réutilisables issues du recyclage de tissus locaux.
Ces quelques exemples montrent que l’esprit d’entreprise sociale existe bel et bien et se développe progressivement au Burkina Faso.
Sur les plans individuel et collectif, quels avantages y a-t-il à se lancer dans l’entrepreneuriat social ?
Si vous avez bien compris l’entrepreneuriat social, un entrepreneur social ne peut se satisfaire seul ou rechercher des avantages individuels ou égoïstes particuliers. L’entrepreneur social est motivé avant tout par l’impact qu’il souhaite créer, et non uniquement par l’enrichissement personnel. Mais cela ne signifie pas qu’il renonce à gagner sa vie ou à développer une activité rentable. Son œuvre vise à apporter un développement collectif certain.
Ainsi, pour le pays et le monde, il est toujours très salutaire d’avoir plusieurs entrepreneurs sociaux. Ce sont des personnes qui travaillent à rendre plus juste et plus humaine la recherche du profit. L’entreprise sociale promeut par exemple la répartition des richesses à travers la création d’emplois durables et valorisant l’Homme. Contrairement aux entreprises purement capitalistes dans lesquelles l’homme est un moyen ou un pion, l’entreprise sociale le considère comme la ressource centrale et la plus précieuse. L’humain y est acteur et bénéficiaire.
Le professeur Muhammad Yunus résume parfaitement l’idée ainsi : ‘’faire des affaires ne doit pas servir uniquement à générer des bénéfices financiers, mais aussi à améliorer la société, protéger l’environnement et contribuer au bien commun.’’
“L’entreprise sociale n’est donc ni une association à but non lucratif, ni une fondation, ni une organisation humanitaire,…”
En tant que jeune, sans emploi au préalable, pensez-vous qu’on peut se lancer exclusivement dans un tel projet ?
Oui, c’est tout à fait possible. Beaucoup de jeunes entrepreneurs sociaux ont démarré sans emploi préalable ni expérience professionnelle formelle. L’entrepreneuriat social repose avant tout sur l’envie de résoudre un problème réel, une motivation profonde et la capacité à apprendre progressivement.

Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on ne devient pas entrepreneur social uniquement parce qu’on possède déjà des moyens financiers ou un parcours professionnel solide. On le devient surtout parce qu’on identifie un besoin urgent dans sa communauté auquel on souhaite apporter une solution utile. Il est important aussi pour l’entrepreneur d’accepter de se former, de s’entourer et de commencer à petite échelle.
Aujourd’hui, il existe de nombreux dispositifs d’accompagnement, des incubateurs, des formations accessibles et des opportunités de financement spécialement destinées aux jeunes porteurs de projets. Avec une bonne idée, de la détermination et un engagement sincère envers l’impact positif, un jeune sans emploi peut tout à fait créer et faire grandir une entreprise sociale viable.
En réalité, l’entrepreneuriat social est même une opportunité pour les jeunes : il permet de créer son propre emploi tout en améliorant les conditions de vie de sa communauté.
Un dernier message à l’endroit sur l’entrepreneuriat social dans notre contexte national
Dans le contexte actuel de notre pays, l’entrepreneuriat social représente bien plus qu’une simple alternative économique : c’est une véritable voie d’avenir. Face aux défis sociaux, environnementaux et économiques qui touchent nos communautés, il offre une manière nouvelle et plus humaine de créer de la valeur.
À tous ceux qui s’interrogent encore, je voudrais dire ceci : notre pays regorge de besoins, mais aussi de talents, de créativité et d’énergie positive. L’entrepreneuriat social permet justement de transformer ces défis en opportunités durables, en s’appuyant sur les ressources locales, la solidarité et l’innovation.
Nous avons besoin de jeunes qui osent, de femmes et d’hommes qui croient en leurs capacités à changer les choses, même à petite échelle. Chaque initiative compte. Chaque projet qui améliore la vie d’une personne, d’un quartier ou d’un village contribue déjà à bâtir le Burkina Faso de demain.
L’entrepreneuriat social n’est pas une utopie. C’est une réalité qui prend forme tous les jours, à travers celles et ceux qui refusent d’attendre et qui choisissent d’agir. C’est une invite à repenser la manière de faire des affaires, en mettant l’humain et la nature au centre de nos préoccupations.
Ensemble, nous pouvons construire des solutions durables, inclusives et porteuses d’espoir. L’avenir de notre pays dépend aussi de notre capacité à entreprendre autrement : avec impact, avec sens et avec cœur.
Par Davy Soma